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Les documents de la Société

La Société archéologique et historique propose documentation et références sur des sujets d'actualité ou de recherche

­­La réserve des Indiens

Après une longue et sérieuse instruction, le dossier de révision du Plan de sauvegarde et de mise en valeur (PSMV) de Nantes est en ce moment soumis à enquête publique. Approuvé en 1983 (alors nommé Secteur sauvegardé), il a déjà connu deux mises à jour, en 1998 et 2009 ; cette fois-ci, il est à nouveau adapté aux nouveaux défis de l'urbanisme nantais, devant concilier les intérêts patrimoniaux et architecturaux avec les enjeux commerciaux, de développement ou renouvèlement du bâti et de l'aménagement des déplacements. Ce sont autant de facteurs quelquefois contradictoires qu'il faut concilier, et qu'il convient pour les Nantais d'apprécier, puisqu'ils sont appelés à donner leur avis sur la position du curseur entre le « tout conserver » et le « tout transformer ». En effet, le PSMV est un document réglementaire dont les dispositions s'imposent à tout autre document d'urbanisme, notamment le Plan local d'urbanisme (PLU) lui-même prochainement modifié en PLUI (Plan local d'urbanisme intercommunal) à l'échelle de la métropole.

Le PSMV va donc devenir la feuille de route des prochaines années pour les propriétaires, les services publics, l'État, pour un secteur bien défini dans l'espace, que l'on pourrait qualifier de « cœur historique » de Nantes. Sans entrer dans le détail de ce document complexe, une première remarque s'impose pour l'historien : le périmètre de ce secteur protégé est-il pertinent ? Dans cette dernière version, il reste exactement le même qu'à l'origine, il y a plus de trente ans. En 1983, compte-tenu du manifeste désintérêt des édiles pour leur ville dont l'état n'était guère engageant, on pouvait considérer comme une victoire l'approbation du tracé du secteur sauvegardé et les mesures qui l'accompagnaient, fruit d'un combat mené depuis 1972. Mais aujourd'hui, l'agglomération s'est largement étendue et le cœur historique a évolué : des quartiers considérés autrefois comme périphériques sont devenus centraux. Sans vouloir étendre inconsidérément la zone de protection, on peut regretter que n'ait pas été retenue la question de la pertinence du premier périmètre dont plusieurs défauts apparaissaient dès le départ. Le plus frappant est sans doute le découpage de places publiques dont seule une partie est prise en considération : René-Bouhier, Bretagne, Volontaires de la Défense passive, Port-Communeau… et même la Petite Hollande. Comment imaginer avoir une politique de protection pertinente sur une partie seulement d'un ensemble ? Davantage, le périmètre du PSMV ne tient pas compte de l'évolution urbaine de la ville et laisse de côté des pans entiers de quartiers homogènes ; c'est évidemment vrai pour plusieurs zones périphériques, par exemple toute l'extension ouest du centre urbain, effectuée tout au cours du XIXe siècle à la suite du projet Graslin et jusqu'au projet Mellinet-Crucy du quartier de l'entrepôt : en est exclue toute la zone allant de Notre-Dame de Bon-Port à Gigant et qui comprend notamment le quartier Dobrée (avec le musée du même nom et le muséum d'histoire naturelle). On pourrait dire la même chose du quartier emblématique de l'ancien palais de justice, et aussi de l'autre côté des cours, dont la « ligne de démarcation » évite savamment le musée des Beaux-arts et tout ce qui se trouve à l'est. Par contre, à l'intérieur du secteur, il faut souligner - et c'est un fait nouveau - la prise en compte du patrimoine du XXe siècle, notamment de la reconstruction.

Au-delà de ces commentaires que l'on pourrait pousser plus loin, c'est la démarche de l'historien qui ne trouve pas son compte, celle de l'architecte-urbaniste non plus. La réflexion peut aussi porter sur le principe de sanctuarisation d'un territoire, au titre de la « sauvegarde » et de la « mise en valeur », en en faisant une sorte de réserve dotée de prescriptions juridiques destinées à sa bonne conservation, au-delà de laquelle ne s'applique que la règle commune. Cette règle (PLUI) n'en fait pas une zone de non-droit mais, on le constate, permet quand même la disparition de témoins architecturaux de la ville, de séquences d'immeubles voire du caractère même de certains espaces (boulevards extérieurs, anciens quartiers résidentiels, quartiers industriels…).

On ne peut qu'approuver la démarche de protection voulue par la ville pour ce qu'elle considère comme le cœur de la cité (oui au PSMV), mais on peut regretter qu'une prise en compte patrimoniale (et archéologique) large de l'agglomération ne soit pas toujours au rendez-vous. Et ce n'est pas la seule attribution des étoiles du « patrimoine nantais » sur certains édifices qui aujourd'hui corrige le tir.

(décembre 2016)

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Béton or not béton ?

Démolition est le mot à l'ordre du jour, suivi bien entendu de reconstruction. Car il faut bien que la ville vive. Ainsi les glacières du quai Wilson, témoins du passé industriel de cette partie du port de Nantes, sont-elles tombées sous la pioche du démolisseur ; motif : construction du nouvel hôpital de Nantes. A Rezé, démolition annoncée de tout un ensemble d'habitation, y compris quelques spécimens des années 1930 et une ancienne habitation léguée pour y exercer des actions syndicales ; motif : élargissement des trottoirs. Là, c'est plus contestable, il eut mieux valu annoncer la densification urbaine ou au pire l'inadaptation voire l'insalubrité des bâtiments. Consolation : les fouilles qui devront avoir lieu sur le site, à proximité immédiate du quartier portuaire gallo-romain de Saint-Lupien. A Nantes encore, annonce d'une éventuelle démolition de l'immeuble du quai Saint-Louis, juste devant la carrière de Miséry qui doit accueillir le "luna-park" de l'arbre aux hérons. Motif : il gêne la vue sur la Loire et est fort laid. Sur le second point, c'est exact, mais c'est que la peau qui le recouvre cache en réalité le premier bâtiment en béton armé de cette taille construit dans le monde, sur les plans de l'architecte Léon Lenoir et selon le procédé Hennebique, pour la société des Grands moulins de Nantes : une prouesse architecturale et technique et un témoin incomparable de patrimoine industriel de la ville. On s'est ému (l'association E+Pi, le conseil scientifique du conseil nantais du patrimoine...). Il reste à espérer que les décideurs entendront la voie de la raison et conserveront dans son intégralité ce monument nantais.

Pour en savoir plus : Alain Gaillard, "Léon Lenoir, architecte nantais (1830-1909)", dans le Bulletin de la Société archéologique et historique de Nantes, t. 149, 2014, p. 311-354.

(novembre 2016)

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Nouveau départ pour le musée Dobrée

Lors de sa session de juin, le conseil départemental a voté une autorisation de programme pour la rénovation du musée Dobrée. Il va donc être procédé prochainement au lancement de la procédure pour le recrutement de la maîtrise d'œuvre, paysage et scénographie chargée d'élaborer et de mettre en œuvre ce nouveau projet. Plus léger que les précédents, il consistera à réhabiliter et mettre aux normes les bâtiments patrimoniaux à usage de surfaces d'exposition, à réaliser des extensions neuves pour accueillir les fonctionnalités nécessaires à un musée contemporain ; requalifier et valoriser les espaces extérieurs. C'était le souhait de la Société depuis de longues années, qu'elle avait à nouveau exprimé à la suite de l'annulation du dernier projet Perrault en 2014. L'échéance est désormais fixée à l'été 2021.

Pour la Société, la traduction de cette démarche du Département est, enfin et à terme, d'espérer sortir de l'impasse dans laquelle elle se trouve depuis la fermeture du site en 2011, notamment en termes de fonctionnement. En effet, l'administration peut être réalisée sur le site de l'Eraudière, tandis que les conférences et manifestations publiques sont proposées aux Archives départementales. Quant aux collections (la bibliothèque notamment), elles sont momentanément peu accessibles, puisque conservées également aux Archives mais sans réelle possibilité d'exploitation ou de communication. Pour y remédier, il est envisagé de faire réaliser un outil informatique consultable sur Internet qui, accompagné d'un protocole de consultation, en permettrait l'accès dans une structure ouverte au public.

La Société a déjà reçu, de la part du Département avec lequel une convention de partenariat est en cours d'élaboration, l'assurance de pouvoir bénéficier de locaux lui permettant de fonctionner en autonomie au sein du futur musée. L'état d'avancement du dossier ne permet pas de se projeter plus avant, mais nous veillerons à ce que les intérêts de la Société soient préservés.

(juin 2016)

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Jeu de cartes et recherche historique

En 1790, la révolution française a dessiné une nouvelle carte administrative de la France, centralisatrice certes, mais où les départements, les cantons et les communes ont remplacé la mosaïque institutionnelle d'Ancien Régime dans laquelle l'historien a encore bien du mal à se retrouver. Cette simplification, réfléchie (on a eu soin de préserver les anciennes entités paroissiales et de ne pas bouleverser outre mesure les notions de provinces), a servi à Bonaparte pour y fonder la « masse de granite » de l'administration moderne. Celle-ci a fonctionné ainsi pendant deux siècles, sans trop d'écarts, et suffisamment pour que le chercheur puisse appréhender assez aisément une action administrative pérenne, à l'époque où l'État n'était pas aussi interventionniste que ce qu'il est devenu. La documentation archivistique est accessible sans trop de difficultés, et la répartition des compétences suffisamment claire, les archivistes s'attachant à éclairer les zones d'ombre (création de services nouveaux, transferts de compétences, créations ou fusions de communes…) par les instruments de recherche qu'ils mettent à disposition.

Mais voila que, dans un souci de rationalisation et d'économie, de performance sans doute aussi, l'État a initié une grande réforme, baptisée « révision générale des politiques publiques », première entaille à l'héritage du Premier consul : c'est un nouveau paysage administratif qui apparaît et fait suite aux transferts de compétence consécutifs aux différentes étapes de la régionalisation. Pour prendre un exemple, la direction régionale de l'Environnement, de l'aménagement et du logement (DREAL) résulte de la fusion de la direction régionale de l'Équipement, de celle de l'Environnement et de celle de l'Industrie, de la recherche et de l'environnement. A la suite de quoi la direction départementale des territoires et de la mer succède à la direction départementale de l'équipement, et ainsi de suite pour bien d'autres services de l'État, sous des vocables très connotés XXIe siècle dans lesquels on aura sans doute du mal à comprendre la signification dans quelques décennies.

Les Français redécouvrent depuis quelques temps les vertus de la cuisine et de la pâtisserie : la mode est au mille-feuilles, et la gestion des territoires en est l'illustration parfaite : des communes et cantons, on est passé aux syndicats à vocation multiples puis syndicats intercommunaux, communautés de communes et intercommunalités, communautés urbaines et métropoles, sans parler des schémas de cohérence territoriale et autres structures au milieu desquelles l'administré et après lui l'historien a du mal à s'y retrouver : qui fait quoi et où ? Et pour simplifier, voila que l'on redécoupe les cantons, en les fusionnant et en leur faisant perdre leur dimension administrative (il est vrai que, par exemple, il n'y a plus de justices de paix depuis 1958 ni de bureaux de l'enregistrement depuis les années 1960), que l'on fusionne les régions - enfin presque toutes… - en les affublant de nouveaux noms qui laissent rêveurs, la tendance étant à l'abandon des références provinciales, et pour cause : comment concilier l'Alsace, la Lorraine, la Champagne, sans parler du duché de Bar et des trois évêchés ? Si bien que l'ancrage historique disparaît tout-à-fait, faisant de ces vastes territoires des assemblages artificiels de départements et de populations qui devront vivre ensemble coûte que coûte. Comment en assurer la cohésion à l'avenir ? Quel sentiment d'appartenance les habitants de ces nouveaux fiefs de la République pourront-ils ressentir?

Plus près de nous, ce sont les communes qui changent, et commencent à fusionner allègrement, par paire ou davantage. Motif financier plus que de gestion, puisqu'il existe déjà des communautés de communes, mouvement de balancier par rapport au début de la 3e République qui a vu l'émancipation de nombreuses sections désireuses de prendre leur avenir en mains (Pornichet, Préfailles, La Bernerie…). Plus rares à la même époque, ont été les regroupements, même si Nantes a absorbé Chantenay et Doulon en 1908, et plus récemment Pornic avec Le Clion et Sainte-Marie. On voit ainsi se recomposer d'anciennes entités du début du XIXe siècle : Bourgneuf et Fresnay qui deviennent Villeneuve-en-Retz, la Chapelle-Basse-Mer et Barbechat qui forment Divatte-sur-Loire. D'autres réalisent un rêve, Chéméré et Arthon qui déjà, au moment de la Révolution, voulaient devenir Chaumes-Debec et qui prennent le nom de Chaumes-en-Retz. D'autres encore qui veulent recréer des fiefs d'Ancien régime : Anetz et Saint-Herblon avec le marquisat de Châteaufromont qui devient pour l'occasion Vair-sur-Loire. Qu'en penser ? Quelle utilité, sinon de perturber un peu plus le citoyen, et toujours l'historien ? Celui-ci s'y retrouve encore moins : si Villeneuve-en-Retz consacre l'évolution historique d'un bourg en ville, sans parler du « basique » Machecoul-Saint-Même (pourtant à cheval sur deux cantons), quel sens donner à ces vocables qui nient toute réalité géographique ? Le nom de Divatte-sur-Loire n'est ni plus ni moins que celui d'une rivière sur un fleuve (la Divatte est un affluent de la Loire, avant de donner son nom à la digue de défense des basses terres maraîchères), tout comme Loireauxence au nord (réunion de la Chapelle-Saint-Sauveur, La Rouxière, Varades et Belligné). Que signifierait *Marne-sur-Seine, ou *Isère-sur-Rhône ? Il est vrai que le code des collectivités locales donne toute latitude aux élus locaux, qui font quelquefois appel à la population sans nécessairement consulter historiens et géographes pour les conseiller ; le préfet prend un arrêté à la suite et la cause est entendue. Elle l'est même en cas de « déplacement de frontière », comme celle de la Bretagne et de l'Anjou avec la réunion du Fresne-sur-Loire à Ingrandes, Le Fresne né en 1903 de l'amputation d'une partie de Montrelais. La « pierre de Bretagne », limite séparante des deux provinces depuis le Moyen-âge, est maintenant annexée à l'apanage d'Anjou, au détriment du duché.

Alors, au-delà de toute considération nostalgique, on assiste bien à une remise en cause de l'organisation multiséculaire de la France, en tranchant sans état d'âme sur l'épaisseur historique des territoires et les sentiments d'appartenance qu'elle suscitait. Si la modernité et l'efficacité s'imposent, est-ce le meilleur moyen d'y parvenir ? Et pour l'historien du futur, ce n'est certainement pas un service à lui rendre que de compliquer à souhait la carte administrative et la lisibilité des compétences de l'action publique qui ne cessent de glisser de l'un à l'autre, au gré des réformes et des ambitions politiques.

(printemps 2016)

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Au chevet du tombeau de François II

Démonté pendant la Révolution, entreposé pendant près de vingt ans puis remonté en 1817 dans le transept sud de la cathédrale, le tombeau de François II connaît les outrages du temps : dégradations et dommages dus non seulement à son équipée d'il y a plus de deux siècles, mais aussi et surtout à l'attaque pernicieuse de sels solubles qui altèrent les marbres au point de compromettre à terme sa survie. La société a eu la primeur du dossier lors de la conférence donnée le 4 février par Julie Guttierez, conservatrice du patrimoine à la conservation régionales des monuments historiques, qui a fait un remarquable exposé de la situation et annoncé la restauration complète, dès cette années, de ce monument remarquable de l'art français du début du 16e siècle. La société, qui a publié en 2014 dans le tome 149 de son Bulletin l'étude de Sophie de Gourcy sur la symbolique du tombeau ducal, se réjouit de l'ouverture de ce chantier sous la direction des services de l'Etat.

En savoir plus

et aussi

Voir dans la photothèque de la société les clichés du tombeau pris à la fin du 19e siècle par l'abbé Soreau

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De la place de l'histoire dans la ville de demain

Du « Grand débat sur la Loire » qui, à l'initiative de la ville, a fait participer nombre de Nantais à une consultation pour le moins originale, viennent d'émerger des orientations d'aménagement, préconisations de la commission du débat que suivront bientôt, ou pas, les élus métropolitains. Aura-t-on déjà vu pareille mobilisation du public autour d'une thématique censée concerner tous les citoyens ? Plus de cent « cahiers d'acteurs » au sein desquels associations, structures publiques et privées, collectivités ont émis des visions et souhaits différents à l'aune de leurs préoccupations, économiques, écologiques, mémorielles, ludiques... Préoccupations très actuelles en tous cas, sans aucun lien avec l'histoire et l'évolution du site, notions qui ne sont pas dans l'esprit de nos contemporains nantais. Peut-être les plus anciennes générations se souviennent-elles avoir connu une ville sensiblement différente, dont le rapport à la Loire était marqué dans la paysage. Mais aujourd'hui, qui peut lire la forme de la ville dans ses aménagements actuels ? La présence de l'eau a peu à peu été gommée au fil des décennies, jusqu'à quasiment disparaître.

L'Erdre, affluent de la Loire, traversait librement la cité jusqu'à ce qu'elle soit canalisée au début du XIXe siècle. Comblée au milieu du siècle suivant, son parcours était encore lisible, avec le cours des 50 otages et les contre-allées qui reprenaient le tracé du canal et des voies sur berges. Le dernier aménagement a quelque peu malmené ces dispositions qui, pour le nouveau venu, ne lui feront pas comprendre que cette grande percée dans le tissu urbain est due au passage d'une rivière.

La Loire aussi a disparu, transformant l'île Feydeau en îlot urbain enfermé par des voies de circulation et des rideaux d'arbres. Sa rive sud est maintenant en contrebas de la rue qui la sépare de la masse imposante de l'hôpital, et ce dégagement escarpé n'aide pas à la compréhension du lieu. Davantage, elle est flanquée à l'est d'un bâtiment dont la masse est loin d'évoquer l'ancienne poissonnerie qui en formait la tête ; elle sera sans doute un jour enfermée par l'équivalent, à l'ouest, la transformant ainsi définitivement en un quartier nantais « traditionnel ».

Le quai de la Fosse quant à lui n'a plus de quai que le nom, puisqu'il a perdu toute fonction portuaire ; cette évolution a été consacrée par l'aménagement du mémorial à l'abolition de l'esclavage et, si l'on en croit les désirs de chacun, sera bientôt une promenade verte, « petite Amazonie » qui nie tout rapport historique et urbanistique des façades du quai avec la Loire. Mais ce n'est rien par rapport avec ce que l'on appelle maintenant « l'île de Nantes », dont le caractère d'archipel disparaît dans ce nouveau vocable. Quant à la consistance même de l'histoire de ces îles, elle est fondue dans une vision renouvelée de ces terres à conquérir : disparition des entreprises, chantiers et gare au profit d'habitat collectif, d'immeubles de bureau, d'un nouvel hôpital et d'un espace de loisir et de création dans lequel on ne lit le passé industriel que par la présence d'une grue, de cales de lancement et d'un bâtiment de direction.

Alors quand se pose la question de l'aménagement possible de la place de la petite Hollande, la mémoire de la Loire passe loin derrière le stationnement automobile et le marché hebdomadaire. Qu'en est-il de la vaste étendue d'eau qui, du resserrement des bras de l'ancienne cité, annonçait l'ouverture vers l'estuaire et le large, qui faisait rêver le jeune Jules Verne dit-on ? Laissons donc les rêveries du petit Jules et pensons froidement l'aménagement d'une ville moderne, attractive et dynamique, comme l'a fait le maire Gérard Mellier au début du XVIIIe siècle : a-t-il eu des états d'âme en projetant la démolition des vieilles murailles devenues obsolètes, en imaginant de nouvelles voies dans la ville médiévale, en prescrivant des alignements et des élévations types de façades, en créant de tout pièce un lotissement (Feydeau) qui devait dialoguer avec sa nouvelle ville ? Il a fait entrer Nantes dans la modernité a-t-on dit.

Mais qu'en est-il de l'histoire dans tout cela ? Quels marqueurs doit-on laisser dans le paysage pour que l'on puisse comprendre son évolution ? Quelle part du passé conserver dans une ville « qui se reconstruit sur elle-même » ? Par quels vecteurs peut-on transmettre ces informations ? Si l'on ne veut pas qu'ils soient uniquement virtuels - procédés on ne peu plus à la mode - encore faut-il être vigilant et ne pas laisser disparaître des traces du passé sans que la question préalable de la conservation, ou non, soit posée. Et c'est le rôle des historiens, des archéologues, d'éclairer les décideurs qui auront soin, soyons optimistes, d'entendre notre discours. Le rapport historique de Nantes à la Loire fait partie de cette démarche, et ce n'est malheureusement pas dans les limites d'un « cahier d'acteur » fondu dans la masse qu'il peut être évoqué, mais dans une prise en compte a priori, comme un postulat de départ fondé sur une connaissance la plus exacte possible de l'histoire de la ville.

12 décembre 2015

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La loi du marché

Est-il besoin d'évoquer à nouveau ce que l'on appellera désormais « l'affaire Mauduit » ?

Dans un éditorial de mars dernier, j'évoquais le sort réservé aux anciens salons Mauduit dans le projet immobilier qui impacte l'îlot des anciens bâtiments de la bourse du travail et du lycée Livet à Nantes : dépose d'éléments de décor Art déco, reconstruction « à l'identique » de la grande salle, en pointant les changements d'orientation de la ville de Nantes et l'absence de concertation - autre qu'en direction des riverains - quant à l'intérêt patrimonial du site. La cause semblait alors être entendue ; mais une association de défense du patrimoine a, in extremis, déposé un recours juridictionnel contre le permis de construire, suivi d'une demande de suspension des travaux. La procédure au fond n'aboutira que dans de nombreux mois, mais l'ordonnance de référé du juge administratif a débouté l'association, autorisant de facto le maître d'ouvrage à procéder à la dépose des œuvres, déjà réalisée, et à la démolition de l'immeuble prévue au mois de juillet. Alea jacta est ! Les salons Mauduit ont vécu et ne resteront dans la mémoire collective qu'au travers des bas reliefs du grand salon et du laque de Pierre Dunand (tout le monde l'a, longtemps, attribué à son père Jean, sans vérifier plus avant cette paternité) remis en scène dans les bâtiments modernes qu'il reste à construire.

Et dans cette histoire qui aura duré quelques mois, quel silence assourdissant des Nantais ! Qui s'est manifesté, dans un sens ou un autre, à propos du projet Mauduit et du risque éventuel encouru par ses décors ? Quel dialogue s'est instauré, a posteriori certes, après la lecture des articles de presse qui ont ponctué le déroulement de l'affaire ? Le patrimoine est-il seulement l'affaire de quelques-uns, ou nos compatriotes se contentent-ils du discours édulcoré qu'on leur tient, sans se poser davantage de questions, sans lever « l'ombre d'un doute » ?

Ainsi est confirmée, par l'affaire Mauduit, la pratique courante en matière d'aménagement de la ville et de mise en valeur du patrimoine : définition d'un programme répondant au double souci de densification et d'animation des quartiers (logements et commerces), concertation a minima en prenant soin de ne pas prendre ou suivre l'avis des personnes compétentes (services municipaux, services de l'État, conseil scientifique, associations ad hoc), communication restreinte (rétention d'informations, secret tenu sur des points sensibles ou réputés tels). Le projet est mis sur la place publique une fois qu'il est bouclé et que plus rien ne s'oppose à sa mise en œuvre. Cela vaut bien entendu pour tout ce qui n'est pas emblématique car, dans ce cas - et c'est très vertueux -, on ne se gêne pas pour « mettre le paquet » : porte Saint-Pierre, basilique Saint-Nicolas, passage Pommeraye…, voire chantiers de fouilles ouverts, fort heureusement, à la médiatisation, avant que les aménageurs arrivent. Et quand le site n'est pas emblématique mais qu'il s'est imposé par l'action associative, il le devient et apparaît alors - c'est toujours vertueux - comme le « fer de lance » de la politique patrimoniale (couvent des Cordeliers).

Bref, ne jetons pas la pierre sur tous les cas de figure, il en est heureusement qui ne suscitent pas de critique et qui sont portés par des acteurs dont il faut saluer le travail (les archéologues de la DParc notamment), mais qui doivent subir eux-aussi la loi du marché dont sont empreintes les politiques publiques.

Peut-on être rassurés en regardant ailleurs ? Non bien entendu, car c'est un peu partout sur le territoire que l'on constate cette « dérive » : ici c'est un lotissement réalisé sans diagnostic archéologique ou fouilles préventives (pour ne pas retarder le chantier bien entendu et grever le budget de l'aménageur), là c'est le mépris de l'application de la réglementation sur les sites protégés ou les monuments historiques, quand on n'a pas affaire, pour donner une nouvelle vie à un château classé MH - et le but est louable - à son aménagement en appartements de luxe « avec tout le confort moderne » et à la mise en vente de la chapelle avec possibilité de la transformer en logement via la remise en cause de son volume intérieur…

Et là encore, qui s'en préoccupe ? Il faut d'abord s'en apercevoir, ce qui nécessite une veille préalable, ou constater le problème une fois le coup parti, quelquefois à la lecture d'un article de presse dû à un journaliste curieux ou à une association vigilante. Et après ?

Voila bien des propos pessimistes direz-vous : oui, ils le sont et ils témoignent de la légèreté de notre époque, de la multiplicité des préoccupations de chacun, de l'intérêt superficiel de nos contemporains pour le patrimoine, de l'ignorance des décideurs et de leur malheureux défaut qui consiste à ne pas demander l'avis de personnes compétentes pour les éclairer, au risque de ne pas pouvoir donner satisfaction à leurs interlocuteurs privés, électeurs ou lobbyistes.

Notre tâche est rude, nous, associations qui nous efforçons d'étudier et de faire connaître l'histoire des hommes et des bâtiments, qui voulons montrer l'épaisseur de l'histoire qui a façonné le paysage et qui nous a façonné, tels que nous sommes…

24 juin 2015

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La basilique Saint-Donatien frappée par l'incendie

Tous les Nantais ont appris avec consternation le sinistre qui a frappé cet édifice emblématique de la ville et de son histoire. Les dégâts sont pour le moment limités, mais vont nécessiter de sérieux travaux pour le remettre en état.

St Donatiendebut de l-incendie 2015 environ 1-2 h. plus tard

Photographies transmises par notre collègue Jean Guiffan

voir La tribune de l'art, 19 juin 2015

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Les salons Mauduit : un dossier maudit ?­


Des paroles et des actes

Il y a ce que l'on dit, et il y a ce que l'on fait. Ce que l'on dit se veut vertueux, ce que l'on fait l'est souvent moins. Prenons un exemple, pas au hasard. En campagne électorale il y a quelques mois, briguant les suffrages de ses concitoyens, on peut ainsi annoncer qu'on salue l'opiniâtreté de ceux qui ont permis la sauvegarde d'éléments significatifs du patrimoine et de la vie nantaise, comme les bâtiments des chantiers navals et les salons Mauduit ; et puis quelques mois plus tard, une fois élue, signer le permis de construire d'une vaste opération immobilière « Say-Désiré Colombe » qui comprend la démolition des susdits salons Mauduit. Mais, dira-t-on, ceux-ci seront reconstruits « à l'identique », en sous-sol avec remise en place d'éléments décoratifs préalablement déposés. L'honneur serait-il sauf ? Aurait-on pu concilier des intérêts contradictoires ? Le dialogue citoyen aurait-il joué pleinement ?

L'histoire des salons Mauduit, crées en 1905, est longue, trop longue : acquis en 1980 par la ville de Nantes, mais laissés sans entretien, ils sont voués à la destruction quand un maire en campagne électorale, en 1989, décide de les sauver. Rénovation, agrandissement, les voilà rouverts au public en 1990. Mais les voisins se plaignent du trouble causé à leur tranquillité - les mêmes qui font annuler le projet Dobrée ? - et, à l'issue d'une étude acoustique les salons sont à nouveau fermés pour raison de... sécurité. Ils devaient rouvrir après travaux en 2006, mais le temps a passé et la politique de la ville a changé : il faut réhabiliter, densifier, aménager, mixer, restructurer, rénover, rendre attractif... Les permis de construire sont largement accordés, qui entraînent la disparition de nombre d'édifices à l'intérêt historique et architectural inégal certes, mais dont la présence dans le tissu urbain permettaient pour certains de lire l'évolution de la cité.

Récemment encore, les salons Mauduit avaient gardé ce caractère de marqueur de l'histoire de la ville, et l'apposition d'une étoile sur le plan local d'urbanisme, les inscrivant comme élément « protégé » au titre du « patrimoine nantais », permettait - sur le papier - de les conserver « pour des raisons architecturales, culturelles et politiques ». Mais voilà, ce n'était pas une bonne étoile, d'autres étoiles n'ont d'ailleurs pas empêché la mise à bas d'autres édifices qui en étaient marqués. Alors, quoi d'étonnant quand on apprend par voie de presse que les avis circonstanciés des services compétents ne sont pas suivis, quand les « experts » extérieurs auxquels on a parfois recours pour éclairer les décisions n'ont pas été consultés ? Le coup était parti, le dossier bouclé...

Que risque-t-on avec la mise en œuvre du projet tel qu'il est affiché depuis plusieurs mois dans les brochures de publicité immobilière ? La perte d'un ensemble d'architecture intérieure et d'aménagement Art déco unique à Nantes, avec des salons rénovés en 1937 ornés de mosaïques, luminaires, ferronneries, fresques en staff, y compris une œuvre monumentale en laque et en relief, l'Arche de Noé, attribuée à Jean Dunand, le célèbre décorateur du paquebot Normandie...rien moins que le témoignage d'un style lancé en 1925 à Paris, avec l'exposition des arts décoratifs et industriels modernes. Détruite, l'architecture intérieure et reconstituée approximativement, sans jour zénithal ni latéral, dans des proportions inégales ; déposées les œuvres réputées remises en place, parfois sans cohérence avec leur conception, au risque d'attenter à leur intégrité...Il faut le dire : la « reconstruction à l'identique » n'existe pas, les « hommes de l'art » le savent bien ! N'y avait-il pas quelque moyen de concilier les nécessités de restructuration de l'îlot en prenant en compte le paramètre de la conservation in situ de ces éléments représentatifs de l'art et de la vie nantaise ? Ce n'était pas impossible et le projet n'aurait eu qu'à y gagner ; encore eut-il fallu que les concepteurs et ceux qui les ont accompagnés en aient eu la volonté, aient pu mesurer les enjeux en amont, aient eu la connaissance du site auquel ils étaient confrontés. L'ignorance est bien souvent la cause des plus grandes catastrophes ; à leur niveau, les salons Mauduit en sont un exemple de plus.

Cette « affaire Mauduit » laisse comme un goût amer, et suscite à la fois colère et lassitude. Colère devant le déroulé de l'histoire et cette répétition inexorable des mêmes procédures incomplètes, des mêmes constats, de la mise devant le fait accompli ; lassitude face à cette impuissance, toujours, devant les appareils de décision et la lecture univoque et réductrice des aménageurs... Nous sommes historiens, architectes, citoyens...sommes-nous condamnés à assister à l'écriture de tels avatars sans réagir ? Combien de dossiers y a-t-il sur la planche, que nous connaissons ou que nous découvrirons, sur lesquels nous ne pourrons agir, malgré les paroles prometteuses, en attendant les actes irrémédiables ?

25 mars 2015

En savoir plus sur l'histoire des Salons Mauduit

En savoir plus sur le débat : La tribune de l'art - 30 avril 2015 ; La tribune de l'art - 5 mai 2015 ; Breizh-info 5 mai 2015 ; La tribune de l'art - 18 juin 2015

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Gérard Mellier, maire de Nantes et subdélégué de l'intendant de Bretagne (1709-1729) :

l'entrée de Nantes dans la modernité

Actes du colloque tenu à Nantes les 19-20 novembre 2009

Gérard Mellier (1674-1729) est incontestablement une figure emblématique parmi les maires de Nantes d'Ancien Régime par la durée de son mandat (dix ans), par le cumul des pouvoirs qu'il a réalisé - il était aussi trésorier de France et subdélégué de l'intendant - et par son œuvre. Présidant aux destinées de la ville alors qu'elle s'engage résolument dans le commerce transatlantique, il a contribué à en rénover les structures administratives et à en transformer l'urbanisme en engageant de grands chantiers comme celui de l'île Feydeau. Homme d'ordre et de dossier, Mellier était aussi un homme de culture, amateur de livres et d'histoire, collectionneur de médailles, et l'un des pères de la première académie de musique nantaise.

Les actes du colloque qui s'est tenu en novembre 2009 aux Archives départementales de Loire-Atlantique sont publiés dans cet ouvrage et font le point sur ce que l'on sait aujourd'hui de Gérard Mellier. Les contributions de vingt-deux chercheurs (archivistes, historiens, historiens de l'art et historiens du droit) permettent de suivre son itinéraire personnel - qui l'a mené de Lyon à Nantes -, sa carrière, ses fonctions, ses réalisations ainsi que ses parts d'ombre comme ses liens avec les réseaux financiers actifs en Bretagne au début du XVIIIème siècle, son soutien sans état d'âme à la traite négrière, et le rôle qu'il a joué dans la mise au jour du complot du marquis de Pontcallec. Une large place est accordée à la comparaison avec des personnalités semblables ou avec d'autres villes - Tours, Bordeaux, Le Havre, Belfort et les cités des Pays-Bas méridionaux - afin de mieux saisir la singularité de la personnalité de Mellier et de se demander s'il a fait ou non entrer Nantes dans la modernité.

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Le Cahier des doléances de la province de Bretagne de 1574

Une nouvelle publication de la société

Depuis douze ans, la Société archéologique et historique a diversifié ses produits éditoriaux en publiant des actes de colloques ou de journées d'études. Elle avait aussi, antérieurement, assuré la publication de documents ou d'études, trop importants pour figurer au sommaire de son Bulletin annuel, mais suffisamment intéressants pour être diffusés à la communauté scientifique et à tous les amateurs d'histoire.

Dans le même temps, et même avant, la Société d'histoire et d'archéologie de Bretagne avait eu la même démarche et édité, ou soutenu l'édition de travaux historiques ou de documents dûment accompagnés de leur appareil critique. On citera, tout récemment (2006), en coédition avec les Presses universitaires de Rennes, l'édition de l'Itinéraire de Bretagne de Dubuisson-Aubenay de 1636.

Quand le Conseil général de Loire-Atlantique s'est porté acquéreur, en 2008, du « cahier des doléances » de la province de Bretagne présenté au roi Charles IX en 1574, la Société archéologique et historique a spontanément proposé d'en assurer la publication. C'était ainsi participer à la connaissance de ce document particulièrement intéressant pour l'histoire de la Bretagne, en le proposant dans une version lisible au public le plus large, breton ou non. Mais quelle que soit la richesse du texte transcrit, celui-ci ne pouvait se suffire à lui seul. Les deux spécialistes de l'histoire de la province au XVIe siècle qui avaient déjà présenté le document dès son acquisition au début de l'année 2009, puis lors d'une conférence un an plus tard, ont accepté de nous faire bénéficier de leurs recherches. Ainsi, la transcription du texte du cahier de doléances, réalisée sous la direction de Philippe Charon, est-elle accompagnée, outre un corpus conséquent de notes de bas de pages et un index des noms cités, d'abord, d'une présentation du document, du contexte et des modalités de sa rédaction, due à la plume de Philippe Hamon, professeur à l'Université de Rennes II. Ensuite, Dominique Le Page, professeur à l'Université de Bourgogne à Dijon, parfait connaisseur du XVIe siècle breton, donne une analyse du contenu du cahier, éclaircissant ainsi le paysage de la Bretagne au moment des guerres de Religion et donnant les clés de compréhension des doléances exprimées par les Bretons au roi de France.

C'est une vision de la Bretagne peu connue, voire méconnue, qui est ainsi donnée dans cet ouvrage, quelques décennies après l'union au grand royaume occidental, quelques décennies avant que l'État ne gomme bon nombre de ses particularismes hérités de l'époque ducale. De ces 32 pages parfaitement conservées, un pan de l'histoire de la province se découvre, livré aujourd'hui à tous ceux qui s'intéressent au passé de notre « petite patrie ». En s'unissant à la Société archéologique et historique de Nantes et de Loire-Atlantique pour cette publication, la Société d'histoire et d'archéologie de Bretagne affirme son intérêt pour les initiatives des sociétés départementales et souhaite œuvrer en lien avec elles à la diffusion historique de la « matière de Bretagne ».


Documents et éditoriaux passés :

Archéologie urbaine (mai 2011)

Nantes réconciliée avec l'archéologie ? (septembre 2009)

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