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Documents : Jeu de cartes et recherche historique

Printemps 2016
Jeu de cartes et recherche historique
(Printemps 2016)
En 1790, la révolution française a dessiné une nouvelle carte administrative de la France, centralisatrice certes, mais où les départements, les cantons et les communes ont remplacé la mosaïque institutionnelle d’Ancien Régime dans laquelle l’historien a encore bien du mal à se retrouver. Cette simplification, réfléchie (on a eu soin de préserver les anciennes entités paroissiales et de ne pas bouleverser outre mesure les notions de provinces), a servi à Bonaparte pour y fonder la « masse de granite » de l’administration moderne. Celle-ci a fonctionné ainsi pendant deux siècles, sans trop d’écarts, et suffisamment pour que le chercheur puisse appréhender assez aisément une action administrative pérenne, à l’époque où l’État n’était pas aussi interventionniste que ce qu’il est devenu. La documentation archivistique est accessible sans trop de difficultés, et la répartition des compétences suffisamment claire, les archivistes s’attachant à éclairer les zones d’ombre (création de services nouveaux, transferts de compétences, créations ou fusions de communes…) par les instruments de recherche qu’ils mettent à disposition.
Mais voilà que, dans un souci de rationalisation et d’économie, de performance sans doute aussi, l’État a initié une grande réforme, baptisée « révision générale des politiques publiques », première entaille à l’héritage du Premier consul : c’est un nouveau paysage administratif qui apparaît et fait suite aux transferts de compétence consécutifs aux différentes étapes de la régionalisation. Pour prendre un exemple, la direction régionale de l’Environnement, de l’aménagement et du logement (DREAL) résulte de la fusion de la direction régionale de l’Équipement, de celle de l’Environnement et de celle de l’Industrie, de la recherche et de l’environnement. A la suite de quoi la direction départementale des territoires et de la mer succède à la direction départementale de l’équipement, et ainsi de suite pour bien d’autres services de l’État, sous des vocables très connotés XXIe siècle dans lesquels on aura sans doute du mal à comprendre la signification dans quelques décennies.
Les Français redécouvrent depuis quelques temps les vertus de la cuisine et de la pâtisserie : la mode est au mille-feuilles, et la gestion des territoires en est l’illustration parfaite : des communes et cantons, on est passé aux syndicats à vocation multiples puis syndicats intercommunaux, communautés de communes et intercommunalités, communautés urbaines et métropoles, sans parler des schémas de cohérence territoriale et autres structures au milieu desquelles l’administré et après lui l’historien a du mal à s’y retrouver : qui fait quoi et où ? Et pour simplifier, voila que l’on redécoupe les cantons, en les fusionnant et en leur faisant perdre leur dimension administrative (il est vrai que, par exemple, il n’y a plus de justices de paix depuis 1958 ni de bureaux de l’enregistrement depuis les années 1960), que l’on fusionne les régions – enfin presque toutes… - en les affublant de nouveaux noms qui laissent rêveurs, la tendance étant à l’abandon des références provinciales, et pour cause : comment concilier l’Alsace, la Lorraine, la Champagne, sans parler du duché de Bar et des trois évêchés ? Si bien que l’ancrage historique disparaît tout-à-fait, faisant de ces vastes territoires des assemblages artificiels de départements et de populations qui devront vivre ensemble coûte que coûte. Comment en assurer la cohésion à l’avenir ? Quel sentiment d’appartenance les habitants de ces nouveaux fiefs de la République pourront-ils ressentir?
Plus près de nous, ce sont les communes qui changent, et commencent à fusionner allègrement, par paire ou davantage. Motif financier plus que de gestion, puisqu’il existe déjà des communautés de communes, mouvement de balancier par rapport au début de la 3e République qui a vu l’émancipation de nombreuses sections désireuses de prendre leur avenir en mains (Pornichet, Préfailles, La Bernerie…). Plus rares à la même époque, ont été les regroupements, même si Nantes a absorbé Chantenay et Doulon en 1908, et plus récemment Pornic avec Le Clion et Sainte-Marie. On voit ainsi se recomposer d’anciennes entités du début du XIXe siècle : Bourgneuf et Fresnay qui deviennent Villeneuve-en-Retz, la Chapelle-Basse-Mer et Barbechat qui forment Divatte-sur-Loire. D’autres réalisent un rêve, Chéméré et Arthon qui déjà, au moment de la Révolution, voulaient devenir Chaumes-Debec et qui prennent le nom de Chaumes-en-Retz. D’autres encore qui veulent recréer des fiefs d’Ancien régime : Anetz et Saint-Herblon avec le marquisat de Châteaufromont qui devient pour l’occasion Vair-sur-Loire. Qu’en penser ? Quelle utilité, sinon de perturber un peu plus le citoyen, et toujours l’historien ? Celui-ci s’y retrouve encore moins : si Villeneuve-en-Retz consacre l’évolution historique d’un bourg en ville, sans parler du « basique » Machecoul-Saint-Même (pourtant à cheval sur deux cantons), quel sens donner à ces vocables qui nient toute réalité géographique ? Le nom de Divatte-sur-Loire n’est ni plus ni moins que celui d’une rivière sur un fleuve (la Divatte est un affluent de la Loire, avant de donner son nom à la digue de défense des basses terres maraîchères), tout comme Loireauxence au nord (réunion de la Chapelle-Saint-Sauveur, La Rouxière, Varades et Belligné). Que signifierait *Marne-sur-Seine, ou *Isère-sur-Rhône ? Il est vrai que le code des collectivités locales donne toute latitude aux élus locaux, qui font quelquefois appel à la population sans nécessairement consulter historiens et géographes pour les conseiller ; le préfet prend un arrêté à la suite et la cause est entendue. Elle l’est même en cas de « déplacement de frontière », comme celle de la Bretagne et de l’Anjou avec la réunion du Fresne-sur-Loire à Ingrandes, Le Fresne né en 1903 de l’amputation d’une partie de Montrelais. La « pierre de Bretagne », limite séparante des deux provinces depuis le Moyen-âge, est maintenant annexée à l’apanage d’Anjou, au détriment du duché.
Alors, au-delà de toute considération nostalgique, on assiste bien à une remise en cause de l’organisation multiséculaire de la France, en tranchant sans état d’âme sur l’épaisseur historique des territoires et les sentiments d’appartenance qu’elle suscitait. Si la modernité et l’efficacité s’imposent, est-ce le meilleur moyen d’y parvenir ? Et pour l’historien du futur, ce n’est certainement pas un service à lui rendre que de compliquer à souhait la carte administrative et la lisibilité des compétences de l’action publique qui ne cessent de glisser de l’un à l’autre, au gré des réformes et des ambitions politiques.

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